La Guadeloupe en Traduction

Le blog bilangue d'une traductrice du français vers l'anglais en Guadeloupe

Archive for September, 2012

La Rue cases-nègres

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A window of a house in Pointe-à-Pitre, Guadeloupe

Un excellent moyen de connaître un endroit est de découvrir sa littérature. La Rue Cases Nègres de Joseph Zobel est un roman classique des Antilles.

Le roman semi-autobiographique raconte la vie d’enfance d’un garçon qui s’appelait Joseph Hassam en Martinique. José—comme on l’appelle—vit avec sa grand-mère, M’man Tine, sur une habitation de canne à sucre pendant les années 30, à l’époque où les noirs étaient libres, mais maintenus dans la pauvreté extrême dans le travail sur les champs des blancs (appelés « Békés »). Le titre du roman, La Rue Cases Nègres—décrit la rangée des « maisons » où les travailleurs vivent. Le début du roman décrit le monde de José, et raconte ses aventures, du point de vue d’un enfant.

Dans le passage suivant, José a découvert qu’il peut pêcher des crevettes dans un ruisseau non loin, pendant que M’man Tine travaille dans les champs :

C’était merveilleux. L’attention haletante avec laquelle je surveillais la ligne, l’émotion aiguë lancée au cœur par le plus insensible mouvement du flotteur…Plus merveilleux encore, le monde des crevettes tel que j’imaginais: des mornes, des sentiers et des traces, des champs, des cases. Le tout en eau claire. Là vivaient les crevettes translucides, les papas-crevettes, les mamans, les enfants, qui parlaient en langage d’eau. Quand j’en avais pris une grosse, c’était peut-être un papa, ou une maman qui revenait du travail. Et je songeais au chagrin de leurs enfants qui pleureraient inconsolablement, et dont les larmes feraient peut-être grossir la rivière. Quand c’était une petite, je me représentais la désolation de ses parents … et je regrettais d’autant plus celles que je manquais, que je redoutais qu’elles n’aillent conseiller aux autres de se méfier de mon hameçon suspendu sous l’apparence d’un appétissant ver de terre.

Cependant, sa vie dans la campagne bucolique ne cache pas l’existence misérable des noirs à cette époque. M’man Tine se bat pour envoyer José à l’école, qu’elle voit comme la seule sortie des champs de canne à sucre pour son petit fils, et pour les noirs. Ci-dessous, José vient de demander à M’man Tine pourquoi il ne peut pas travailler dans le champ comme les autres enfants de la rue Cases Nègres :

Petit misérable! s’écria ma grand-mère; tu voudrais que je te fiche dans les petites-bandes, toi aussi! … Eh bé! J’aurais dû, pour de bon, t’envoyer ramasser du para (1), ou mettre du guano, comme ont fait les autres! C’est ce qu’il faudrait pour connaitre la misère et apprendre à te comporter…Hein! comment cela pourrait-il finir si les pères y foutent leurs fils là-dedans, dans la même malheur?

La deuxième partie du roman raconte les difficultés rencontrées à l’école et sa nouvelle vie à Fort-de-France.

C’est une histoire merveilleuse, et les personnages sont vraiment inoubliables. José est précoce et le lecteur est vite enchanté par son intelligence et sa franchise. M’man Tine est une force impressionnante, et le lecteur, tout comme José, la considère avec autant d’affection que de peur.

Le roman a été adapté en film en 1983 par Euzhan Palcy. Le film suit l’intrigue de manière générale, mais diffère dans certains détails. Après qu’on lui a demandé lors d’une interview s’il aimait le film, Zobel a répondu, « Je ne regrette pas l’adaptation qu’en a fait mademoiselle Palcy, c’est autre chose que mon livre, peu m’importe la manière dont les deux ont été reçus par le public… » (2). Je crois que le film saisit l’essentiel du roman. Les acteurs principaux, Garry Cadenat en José, et Darling Légitimus en M’man Tine, sont merveilleux.

(1) para n.m. “graminée pouvant servir de fourrage mais redoutée comme parasite dans les plantations de canne à sucre”. -> herbe couresse ; herbe de Guinée.” (définition extraite de Richesses du français et géographie linguistique, études rassemblées par Rézeau Pierre)
(2) Interview avec Simone DUMAS

 

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Written by May

September 5th, 2012 at 11:32 am