La Guadeloupe en Traduction

Le blog bilangue d'une traductrice du français vers l'anglais en Guadeloupe

La Rue cases-nègres

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A window of a house in Pointe-à-Pitre, Guadeloupe

Un excellent moyen de connaître un endroit est de découvrir sa littérature. La Rue Cases Nègres de Joseph Zobel est un roman classique des Antilles.

Le roman semi-autobiographique raconte la vie d’enfance d’un garçon qui s’appelait Joseph Hassam en Martinique. José—comme on l’appelle—vit avec sa grand-mère, M’man Tine, sur une habitation de canne à sucre pendant les années 30, à l’époque où les noirs étaient libres, mais maintenus dans la pauvreté extrême dans le travail sur les champs des blancs (appelés « Békés »). Le titre du roman, La Rue Cases Nègres—décrit la rangée des « maisons » où les travailleurs vivent. Le début du roman décrit le monde de José, et raconte ses aventures, du point de vue d’un enfant.

Dans le passage suivant, José a découvert qu’il peut pêcher des crevettes dans un ruisseau non loin, pendant que M’man Tine travaille dans les champs :

C’était merveilleux. L’attention haletante avec laquelle je surveillais la ligne, l’émotion aiguë lancée au cœur par le plus insensible mouvement du flotteur…Plus merveilleux encore, le monde des crevettes tel que j’imaginais: des mornes, des sentiers et des traces, des champs, des cases. Le tout en eau claire. Là vivaient les crevettes translucides, les papas-crevettes, les mamans, les enfants, qui parlaient en langage d’eau. Quand j’en avais pris une grosse, c’était peut-être un papa, ou une maman qui revenait du travail. Et je songeais au chagrin de leurs enfants qui pleureraient inconsolablement, et dont les larmes feraient peut-être grossir la rivière. Quand c’était une petite, je me représentais la désolation de ses parents … et je regrettais d’autant plus celles que je manquais, que je redoutais qu’elles n’aillent conseiller aux autres de se méfier de mon hameçon suspendu sous l’apparence d’un appétissant ver de terre.

Cependant, sa vie dans la campagne bucolique ne cache pas l’existence misérable des noirs à cette époque. M’man Tine se bat pour envoyer José à l’école, qu’elle voit comme la seule sortie des champs de canne à sucre pour son petit fils, et pour les noirs. Ci-dessous, José vient de demander à M’man Tine pourquoi il ne peut pas travailler dans le champ comme les autres enfants de la rue Cases Nègres :

Petit misérable! s’écria ma grand-mère; tu voudrais que je te fiche dans les petites-bandes, toi aussi! … Eh bé! J’aurais dû, pour de bon, t’envoyer ramasser du para (1), ou mettre du guano, comme ont fait les autres! C’est ce qu’il faudrait pour connaitre la misère et apprendre à te comporter…Hein! comment cela pourrait-il finir si les pères y foutent leurs fils là-dedans, dans la même malheur?

La deuxième partie du roman raconte les difficultés rencontrées à l’école et sa nouvelle vie à Fort-de-France.

C’est une histoire merveilleuse, et les personnages sont vraiment inoubliables. José est précoce et le lecteur est vite enchanté par son intelligence et sa franchise. M’man Tine est une force impressionnante, et le lecteur, tout comme José, la considère avec autant d’affection que de peur.

Le roman a été adapté en film en 1983 par Euzhan Palcy. Le film suit l’intrigue de manière générale, mais diffère dans certains détails. Après qu’on lui a demandé lors d’une interview s’il aimait le film, Zobel a répondu, « Je ne regrette pas l’adaptation qu’en a fait mademoiselle Palcy, c’est autre chose que mon livre, peu m’importe la manière dont les deux ont été reçus par le public… » (2). Je crois que le film saisit l’essentiel du roman. Les acteurs principaux, Garry Cadenat en José, et Darling Légitimus en M’man Tine, sont merveilleux.

(1) para n.m. “graminée pouvant servir de fourrage mais redoutée comme parasite dans les plantations de canne à sucre”. -> herbe couresse ; herbe de Guinée.” (définition extraite de Richesses du français et géographie linguistique, études rassemblées par Rézeau Pierre)
(2) Interview avec Simone DUMAS

 

An excellent way to know a place is to discover its literature. La Rue Cases Nègres by Joseph Zobel is a classic novel from the French West Indies.

The semi-autobiographical novel recounts the early life of a young boy named Joseph Hassam in Martinique. José—as he is called—lives with his grandmother, M’man Tine, on a sugar cane plantation in the 1930s during a time when Blacks were free, but kept extremely poor working in the fields for Whites (called Békés). The title of the book—Black Shack Alley—comes from the row of “houses” where all the black laborers live. The beginning of the novel is mostly a description of José’s world, as well as a narration of his adventures, as seen from the point of view of a child.

In this following passage, José has discovered he can fish for little shrimps in a nearby creek while M’man Tine works in the fields:

It was marvelous. The breathless attention with which I watched my line, the intense emotion that jolted my heart by the smallest movement of the buoy … Even more wonderful, the world of the shrimps as I imagined: hills, paths and trails, fields, shacks. All of it submerged in water. Here lived translucent shrimps, the papa-shrimps, the mamas, the children, who spoke in the language of water. When I got a large shrimp, it was perhaps a papa-shrimp, or a mama-shrimp returning from work. And I thought about the grief of the children, who cried inconsolably, and whose tears swelled the river perhaps. When it was a little shrimp, I imagined the desolation of the its parents … and I regretted even more those that got away, whom I feared would advise the others to stay away from the appetizing earth worm hiding my suspended hook.

But his life in the bucolic countryside does not hide the miserable existence of Blacks during this time period. M’man Tine struggles to send José to school, which she sees as the only escape from the sugar cane fields for both her grandson, and for Blacks in general. Below, José has just asked M’man Tine why he can’t work in the fields like the other children of Rue Cases Nègres:

“Miserable boy!” cried my grandmother. “You, too, you would have me stick you into the band of children working! … Well! I should have sent you to gather para (1), or spread guano, for good, like the others have done! That would show you what misery is and teach you how to behave… Hum! How can it end if fathers thrust their sons in it, in that same misery?”

The second half of the story tells of José’s struggles in school and his new life in Fort-de-France.

It’s a wonderful story, and the characters are incredibly memorable. José is precocious and the reader is quickly charmed by his intelligence and sincerity. M’man Tine is an impressive force and the reader, like José, treats her with equal parts affection and fear.

The book was adapted to film in 1983 by Euzhan Palcy. The film follows the overall plot of the book, but diverges in the details. Asked during an interview, whether or not he liked the film, Zobel answered, “I don’t regret the adaptation that Miss Palcy made, it’s something else from my book, it doesn’t matter how the two were received by the audience…” (2). I believe the film captures the essence of Zobel’s book. The principal actors, Garry Cadenat as José, and Darling Légitimus as M’man Tine, are marvelous.

An English translation of the book is available by Keith Q. Warner.

(1) a type of panic grass, may be used as forage, considered a weed among sugar cane plantings.
(2) Interview with Simone DUMAS

 

Written by May

September 5th, 2012 at 11:32 am

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