La Guadeloupe en Traduction

Le blog bilangue d'une traductrice du français vers l'anglais en Guadeloupe

Archive for February, 2015

Daniel Maximin : les antillais face au cyclone

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View of the Saintes island from Grande Anse beach, Trois-Rivières, Guadeloupe

Daniel Maximin est un poète, romancier et essayiste de la Guadeloupe. La force destructrice du cyclone est un thème récurrent dans ses œuvres. Cela est le plus marquant dans son roman L’île et une nuit (1991), le récit d’une femme barricadée dans sa maison pendant le passage d’un cyclone. En 2009, il a été interviewé par Géo magazine pour son numéro spécial sur les Antilles. Voici un extrait (et en dessous sa traduction en anglais) de ses réflexions sur la manière dont l’identité caribéenne est influencée par cet évènement naturel omniprésent.

Après un énorme cyclone au XIXe siècle, le gouverneur français avait lancé : «Il faut maintenant construire à toujours.» C’est- à-dire que l’état colonial entendait mettre le paquet pour montrer aux colonisés, aux opprimés qu’il avait seul la puissance de lutter contre le cyclone. C’était conforme à une vision occidentale du rapport à la nature, consistant à la dominer, à la maîtriser. Au contraire, les opprimés, ceux qui allaient devenir les légitimes occupants de cet endroit, avaient une autre réponse face à la violence du cyclone. Elle consistait, comme le disait mon grand-père, «à donner sa part à celui-ci»… Quand on voit une case antillaise, on se dit qu’elle est fragile, qu’elle n’est pas faite pour lutter contre les cyclones. Or, elle est justement faite pour ça. Il y a du jeu entre la charpente et les tôles du toit. Ainsi, en cas de cyclone violent, le vent s’engouffrera et arrachera le toit, mais la charpente, elle, restera. Il s’agit, de cette manière, de protéger l’essentiel, c’est-à-dire la charpente, en laissant tomber le secondaire, le toit. On voit bien là qu’on est loin de la vision occidentale du rapport à la nature. Il ne s’agit pas de la dominer à tout prix, mais de jouer avec elle, de travailler avec monsieur Cyclone, de lui laisser la cuisine, ou le toit, et de garder la maison. Et garder la maison, ce n’est pas garder toute la maison…

Mais ce qu’il y a de très curieux dans la Caraïbe, c’est que quand on est dans son île, on voit l’île d’à côté. On en voit même parfois plusieurs. Quand il fait beau, chez moi, à la Soufrière, j’en distingue quatre ou cinq, jusqu’à la Martinique. Alors, même sans bouger, on accède à une dimension caribéenne, à cette dimension «archipélique» dont parle Édouard Glissant. On n’est pas enfermé dans l’insularité. Le dépassement de la clôture insulaire est profondément ancré dans l’identité des Antilles. Il s’opère un déni de cette clôture insulaire au profit de la liberté archipélique. Ça touche tout, à commencer par la perception des cataclysmes. Le cyclone, il est chez nous, au sens de l’archipel entier. Celui de l’année prochaine, il va passer peut-être en Guadeloupe, peut-être en Martinique, peut-être à Cuba, peut-être à Haïti… Et on ne se dit pas : pourvu que ce soit le voisin. C’est vraiment quelque chose qu’on ne dit pas ! Non pas que nous
soyons plus humanistes que les autres, mais nous savons qu’il y a une justice, une justesse des cyclones : ils attrapent tout le monde. C’est à la Caraïbe entière qu’ils s’attaquent, une île après l’autre… Ça crée l’idée qu’on est ensemble.

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Written by May

February 13th, 2015 at 5:16 pm