La Guadeloupe en Traduction

Le blog bilangue d'une traductrice du français vers l'anglais en Guadeloupe

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Jacky Dahomay : le peuple antillais

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Rusted sign of Viviès Frères, Pointe-à-Pitre, Guadeloupe
Jacky Dahomay est philosophe, ancien professeur et membre du Haut Conseil à l’Intégration. Très impliqué dans les discussions sur l’identité et la société antillaise, il a été récemment interviewé dans Libération après l’inauguration du Mémorial ACTe.
Ses réflexions paraissent régulièrement dans les médias antillais (Potomitan) et français (Libération, Monde, Mediapart). Voici un extrait (et en dessous sa traduction en anglais).

Je pense que, s’il existe un droit incontestable à l’indépendance, la nation est un choix. Il se trouve que l’écrasante majorité de la population de nos îles refuse l’indépendance et le montre à chaque élection. Dans la situation mondiale actuelle, l’indépendance serait illusoire – même l’Etat grec n’est pas indépendant. L’indépendance, pour un pays de 420 000 habitants ? Cela entraînerait une terrible régression sociale. En même temps, cette appartenance française est mal vécue parce qu’elle n’a pas été voulue dans la clarté d’un débat public. Les Guadeloupéens doivent dire clairement ce qu’ils veulent : l’indépendance ou l’autonomie. Il faut un débat qui implique toute la société civile. C’est de là que peut sortir une vision plus claire du bien commun et de notre appartenance à la France. Je ne vois pas d’autre solution pour l’instant.

Je suis républicain dans ma conception de l’évolution statutaire de nos pays. Le problème est que l’idée de République est en crise. Les difficultés à intégrer les Français originaires d’anciennes colonies le prouvent. Il faut une refondation républicaine, les Antilles peuvent y participer. Il faut aussi une radicalisation de la démocratie, le peuple ne pèse plus assez sur les décisions, les règlements remplacent la loi. Il faut enfin ce que j’appelle une «gauche radicale», qui s’écarte des théories révolutionnaires du passé qui, se fondant sur le droit du peuple, mettaient en sourdine les droits de l’homme et laissaient une large place à la violence.

Mais surtout, ce que je propose, c’est de repenser cette histoire de peuple. Un peuple n’est pas une substance éternelle et immuable, c’est une construction. On est peut-être un peuple au plan de l’histoire, mais il faut faire peuple différemment.

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Written by May

June 22nd, 2015 at 11:56 am

Quel modèle et quels outils économiques ?

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Voiliers à Terre-de-Haut, Les Saintes

Parcourez les allées de tout marché en Guadeloupe, et de manière générale, les produits sur les étagères sont les mêmes qu’on peut trouver en métropole. Même les denrées périssables comme la viande et les fruits et légumes ont souvent une provenance européenne, ayant fait les 6 000 kilomètres par avion. La disponibilité de tels produits est peut-être un point d’honneur pour la plupart des Guadeloupéens, mais la prédominance des imports inquiètent les politiques de l’île.

Selon le dernier rapport de conjoncture économique publié par la Chambre de Commerce et d’Industrie, le taux de couverture des exportations a été de seulement 10%. La même année, la valeur des importations a été de 2,5 milliards d’euros contre des exportations de 253 millions d’euros. Certes, les déficits d’échange ne sont pas forcément mauvais. Cela est problématique, cependant, s’ils sont indicatifs d’un manque persistant de compétitivité, et si le financement du déficit d’échange n’est plus certain. Ces deux conditions, malheureusement, s’appliquent à la Guadeloupe.

Alain Maurin, maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane, étudie cette problématique de la perspective de production locale (2). Étant donné que, jusqu’aux années 1970, la consommation était largement satisfaite par la production « domestique », pourquoi la production locale est-elle si faible ? Maurin remarque que la Guadeloupe fait face à des problèmes structurels majeurs : l’insularité, les marchés étroits, et l’éloignement des grands marchés.

Pour Maurin, la production locale forte est essentielle pour la santé économique et le plein emploi (NB : le chômage départemental est deux ou trois fois plus que la moyenne nationale.) Cependant, Maurin semble reconnaître que des limites s’imposent sur l’industrialisation par la substitution d’imports, citant les expériences décevantes des pays africains qui ont adopté cette stratégie d’industrialisation.

En tout cas, il est certain d’une chose: que toute stratégie demandera une volonté affirmée de la classe politique locale et un engagement actif des Guadeloupéens.

(1) http://www.guadeloupe.cci.fr/index.php?id=conjuncture
(2) Alain Maurin, “Quel modèle et quels outils économiques ?,” Esprit Critique 2 (Nov 2012): 71-80.

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Written by May

September 15th, 2014 at 6:38 pm

Des chinois en Guyane et en Martinique; des Guyanais et des Martiniquais en Chine (1/2)

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A Chinese shop in Basse-Terre, Guadeloupe

Il y a apparemment 98 millions de Chinois dans le monde. On en trouve 50 000 dans la Caraïbe ensoleillée avec plus de la moitié en Jamaïque et à Cuba. Environ 7 000 Chinois vivent en Guyane française, 1 000 en Martinique, et 100 en Guadeloupe.

Ce sont les chiffres donnés dans le documentaire en deux parties intitulé « Des chinois en Guyane et en Martinique » et « Des Guyanais et de Martiniquais en Chine ». Ces chiffres ont sûrement augmenté depuis la production du documentaire en 2009. C’est certainement le cas en Guadeloupe, où, lors de sa visite en 2011, l’Ambassadeur de Chine en France a donné le chiffre de 300.

Il est probable que la taille restreinte de la communauté chinoise aux Antilles contribue au manque de connaissance sur son origine et son histoire par les Antillais et aussi par les membres de la communauté eux-mêmes. Ce documentaire se veut un remède.

La première partie se concentre sur les 3 périodes distinctes de l’immigration chinoise en Guyane et en Martinique : au milieu des années 1800 et 1900, et à partir de 1980.

Les premiers immigrés ont quitté la Chine pour fuir le conflit et la famine. Beaucoup sont arrivés comme travailleurs gagés. À l’exception connue du Docteur Yang-Ting, ancêtre de l’un des scénaristes. On a conclu que les chinois remplaçaient mal les esclaves nouvellement libérés, ne convenant guère au travail sur les habitations, trop étrangers pour s’intégrer à la société. Cependant, ces immigrés ont fini par s’assimiler : par des unions avec des antillais, puis en ayant des enfants, ainsi qu’avec la création de commerces.

Certains immigrés composant la deuxième vague sont arrivés suite aux bouleversements de la guerre civile en Chine ; d’autres sont arrivés pour les meilleures perspectives économiques. Ho Hie Hen en était un, arrivant en Martinique in 1935 après un passage en Guyane. Il a débuté avec une petite épicerie dans un quartier populaire de Fort-de-France. Ses affaires se sont développées progressivement et de façon remarquable. Présidé aujourd’hui par ses enfants, le Groupe Ho Hie Hen réalise un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros.

En effet, beaucoup d’immigrants chinois ont trouvé la réussite dans le commerce. C’est clairement le cas en Guyane, où, selon le narrateur, « on ne va pas faire ses courses; on va chez le chinois ». Les immigrants chinois peuvent ouvrir des magasins partout en France, mais ici aux Antilles, on les appelle « bazars chinois », l’origine du nom sûrement autant due à la quantité et à la variété des marchandises qu’au fouillis ordonné de son étalage.

Le bazar chinois a été une caractéristique commune du paysage local et le sera encore car il reste le chemin emprunté pour les nouveaux arrivés. Cependant, il serait très réducteur de confiner les Chinois des Antilles au bazar (ou au restaurant asiatique, d’ailleurs). Les personnes interviewées dans la première partie du documentaire ne témoignent pas seulement d’une intégration réussie, mais également de la diversité de l’héritage chinois en Martinique et Guyane.

« Des chinois en Guyane et en Martinique ; des Guyanais et des Martiniquais en Chine », produit par Les Productions de la Lanterne, écrit par Jeanne Yang Ting, Marie-George Thébia et Jil Servant, et réalisé par Jil Servant.

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Written by May

December 29th, 2013 at 5:49 pm

La Guadeloupe d’en-France

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Le Phare de Vieux-Fort, Guadeloupe

La vendeuse m’a tendu La Guadeloupe d’en-France de Robert Valérius quand je lui ai demandé de me conseiller quelque chose sur la vie et la culture en Guadeloupe. Le livre, en fait, est beaucoup plus limité en portée, proposant une analyse spécifique sur les rapports entre la Guadeloupe et la France, et seulement du milieu des années 1940 à nos jours. Avec 153 pages, il n’y en a simplement pas assez pour que Valérius puisse discuter et analyser en profondeur. Cependant, il produit une excellente introduction.

Valérius décrit ce qui est, dans l’essentiel, une histoire d’amour torride entre la Guadeloupe et la France. Son livre débute avec la loi de 1946, qui transforme la Guadeloupe, la colonie, en la Guadeloupe, le département. Les Guadeloupéens voyaient le changement de statut avec espoir et orgueil. Il y avait de l’espoir que le nouveau rapport avec la France améliorerait considérablement le niveau de vie par les interventions économiques et sociales. Et il y avait de l’orgueil d’être complètement assimilés comme Français et de devenir des citoyens français.

Les difficultés ont survenu quand la loi de 1946 ne répond pas aux attentes des Guadeloupéens. Les Guadeloupéens se sont, peut-être, exposés à la déception. Valérieus écrit : « Les Guadeloupéens étaient forcés de reconnaître que la loi de 1946 n’avait pas transformé, d’un coup de baguette magique, un pays sous-développé en pays développé ». Cependant, une partie de cette déception provenait de l’application irrégulière de la loi. Dix ans après la départementalisation, les différences importantes persistaient entre les droits et services dus à un citoyen français vivant en métropole et un autre vivant en Guadeloupe. De plus, ni l’aide économique, ni la hausse de demandes pour les exportations guadeloupéennes n’ont jamais été réalisées. Finalement, les Guadeloupéens ont perdu beaucoup de contrôle sur leurs propres affaires en tant que département, en cédant le pouvoir à la Préfecture.

Tout cela amène au soutien général parmi les Guadeloupéens pour revoir la loi de 1946. Ces débats, eux-mêmes, demandent finalement justification pour le lien même entre la Guadeloupe et la France. Plusieurs groupes et mouvements sont nés, chacun mettait en avant des objectifs similaires ou opposés. Certains voulaient simplement l’application totale et complète de la loi de 1946. D’autres voulaient un statut entièrement différent pour la Guadeloupe. D’autres encore voulaient l’indépendance.

Valérius se lance alors dans une analyse des raisons pour lesquelles les deux derniers groupes ont échoué à transformer la Guadeloupe en une entité autre que département, ou en un pays indépendant. En effet, la lecture de son analyse laisse comprendre que ces mouvements étaient condamnés à l’échec. Je ne répéterai pas tous les arguments ici, mais ils sont principalement liés à l’identité de la Guadeloupe, et que cette identité – du passé, présent et futur – rejette une existence détachée de la France.

Je ferai quelques critiques sur ce livre : il y gagnerait avec une édition plus rigoureuse. L’organisation et le chapitrage du livre ne sont pas évidents, et parfois, les mêmes idées apparaissent – même brièvement – n’importe où. Valérius saupoudre librement son texte de sigles de divers mouvements politiques; la plupart ne donnant lieu à aucun développement, ces sigles apparaissent donc comme une sorte de remplissage pour étoffer le nombre de mots. Il semble que Valérius écrive pour le lectorat guadeloupéen (cela peut être intentionnel). Parfois, les événements de telle ou telle date, ou les conséquences de tel ou tel événement ne sont pas explicités. Cela peut laisser le lecteur un peu perdu.

Toutefois, le sujet est passionnant. Savoir l’histoire derrière les rapports entre la Guadeloupe et la France est comprendre la société, la culture et la politique locales plus profondément.

Par exemple, la chlordécone était un pesticide qui a été beaucoup utilisé sur les plantations de bananes aux Antilles. Ce qui fait scandale est que, malgré sa prohibition aux États-Unis en 1976, le produit chimique n’a pas été interdit en France avant 1990. De plus, les producteurs locaux ont demandé et ont reçu une dérogation pour continuer à l’utiliser pendant trois ans de plus. La chlordécone est cancérigène et soupçonnée d’être la cause des taux importants de cancer et de la stérilité en Guadeloupe. Bien sûr, c’était une histoire d’argent. Sans la chlordécone, les producteurs auraient été confrontés aux augmentations énormes des coûts de production. Les bananes produites ici étaient déjà fortement concurrencées par celles d’Afrique, où les coûts de travail étaient moins importants. Est-ce que la France a fermé les yeux à la santé de ses citoyens d’outremer pour des raisons financières? La réponse n’est pas si simple. À cette époque, la France était confrontée à un mouvement indépendantiste guadeloupéen (avec ses groupes extrémistes et violents) de plus en plus soutenu, et qui tirait sa popularité du mécontentement général du niveau de vie en baisse. Si la France avait suivi les États-Unis avec l’interdiction de la chlordécone, l’économie de la Guadeloupe – qui, à l’époque, dépendait quasiment exclusivement de la banane – aurait subi un coup dur. Cela aurait pu faire pencher la balance et donner au mouvement indépendantiste ce dont il avait besoin pour mener une campagne à la réussite.

Évidemment, l’histoire finit avec la Guadeloupe et la France ensemble, lesquelles vécurent heureuse. Ou pas. Valérius finit avec une liste des obstacles sociaux et politiques que rencontre la Guadeloupe. La plupart semble être sans rapport avec la France. Il semble, alors, que Valérius est d’avis que la France n’était pas, et n’est pas, le problème.

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Written by May

July 12th, 2011 at 8:49 am

2ème Congrès international des écrivains de la Caraïbe

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Plumeria, Terre-de-Haut, Guadeloupe

Le mois dernier la Guadeloupe était le lieu du 2ème Congrès International des Écrivains de la Caraïbe.

J’ai eu l’occasion d’assister au premier congrès en décembre 2008. Cette année-là, Derek Walcott était l’invité d’honneur. Il y avait absence d’un thème unifiant, et quelques problèmes d’organisation. Cependant, une émotion palpable d’excitation régnait sur tout le congrès ; c’était, je crois, le début de quelque chose d’important.

Cette année, je n’ai assisté qu’au deuxième jour du congrès. Le discours ce jour-là se concentrait surtout sur les caractéristiques qui unissent les îles (l’histoire, la culture) et celles qui les séparent (les langues, la politique). J’ai remarqué un motif sous-jacent qu’on n’a jamais cité de nom : l’économie. Il est possible que le commerce soit considéré comme vulgaire dans le monde littéraire. Cependant, il est évident que le renforcement des liens économiques entre les îles, et le retrait des barrières au mouvement des marchandises et des gens feraient beaucoup également pour encourager l’échange culturel. Par exemple, Velma Pollard et Erna Brodber ont parlé des liens culturels qui devenaient possibles par les ferries inter-îles qui étaient courants. Ou bien, autre exemple, Merle Hodge a remarqué que dans ses voyages en Afrique, les gens là-bas parlent plusieurs langues, et que la Caraïbe devrait suivre cet exemple. Or, l’impulsion derrière ces ferries ainsi que le polyglottisme des Africains est économique. En effet, les centres culturels sont d’abord souvent des centres de commerce.

En tout cas, des discussions très intéressantes. En espérant qu’elles continuent.

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Written by May

May 12th, 2011 at 12:09 pm